Le stylo pesait trois cents grammes. Peut-être moins. Mais dans la main d'Éléonore, il pesait une tonne.
Le bureau du notaire sentait l'encaustique et le vieux papier. Une odeur qui donnait aux lieux une solennité d'église. À travers les hautes fenêtres, la lumière de novembre tombait, grise et fatiguée, sur la table d'acajou où reposaient les documents. Des papiers. Rien que des papiers. Et pourtant, en quelques coups de plume, ils allaient effacer sept ans de vie commune.
Armand était assis à l'autre bout de la table. Pas en face d'elle. À l'autre bout, comme si la distance entre eux devait être matérialisée, rendue visible aux yeux de tous. Il n'avait pas enlevé son manteau. Un détail qui aurait pu sembler anodin à n'importe qui, mais pas à elle. Il ne comptait pas rester. Il signerait, il partirait. Le divorce n'était pas une épreuve pour lui, c'était une formalité.
Me Leblanc, le notaire, un homme sec aux lunettes rondes, tapotait nerveusement le bord de la chemise cartonnée. Il n'était pas à l'aise. Éléonore l'avait remarqué dès l'instant où elle était entrée. Il avait détourné les yeux, s'était raclé la gorge, avait étalé les documents avec des gestes trop lents, comme s'il espérait retarder l'inévitable. Les notaires ont l'habitude des divorces, pourtant celui-là semblait le troubler. Peut-être parce que la femme assise en face de lui tremblait de tout son corps. Peut-être parce que l'homme à l'autre bout de la table souriait.
Ce sourire. Éléonore le connaissait trop bien. Un pli léger sur le côté gauche, les yeux qui ne sourient jamais. Armand arborait ce sourire dans les dîners mondains, quand quelqu'un racontait une histoire qu'il jugeait médiocre, ou quand un concurrent lui annonçait une mauvaise nouvelle en croyant le déstabiliser. C'était son masque de supériorité, cette expression tranquille qui disait sans un mot : « Tu ne vaux même pas ma colère. »
Et aujourd'hui, ce sourire-là était pour elle.
- Vous pouvez signer, madame, dit le notaire d'une voix feutrée.
Elle prit le stylo. L'air se raréfia dans ses poumons. Ses doigts se crispèrent sur l'objet, et elle fixa le trait en pointillés, en bas de la page, qui attendait sa signature comme une bouche ouverte.
Sept ans.
Sept ans de repas préparés le soir même si lui rentrait à minuit. Sept ans de chemises repassées avec soin, de dîners organisés pour ses associés, de sourires forcés quand il la présentait comme « ma femme » sans jamais la regarder. Sept ans de solitude dans un lit trop grand, à écouter le silence de la maison et à se demander ce qu'elle avait fait de travers.
La voix d'Armand la tira de ses pensées.
- Dépêche-toi, Éléonore. Je n'ai pas que ça à faire.
Cela tomba dans la pièce comme une pierre dans l'eau. Le notaire se raidit, baissa les yeux vers ses mains. L'assistant, dans un coin, fit mine de classer des dossiers pour s'occuper. Personne ne dit mot.
Éléonore leva les yeux vers lui. Elle voulut dire quelque chose. Elle avait préparé des phrases, des centaines, dans ses nuits d'insomnie. Elle avait écrit des lettres qu'elle n'avait jamais envoyées, des discours entiers qu'elle s'était répétés devant le miroir en pleurant. Mais là, face à lui, face à ce manteau qu'il n'avait pas pris la peine d'enlever, face à ce sourire immobile qui la réduisait à rien, tout se vida.