Dans deux semaines, elle deviendrait madame Jak Holloway, et cette pensée seule suffisait à lui donner le vertige, un vertige fait d'amour, de fierté et d'une joie si dense qu'elle en oubliait presque de respirer.
Elle tourna sur elle-même devant la vendeuse qui, agenouillée à ses pieds, ajustait les derniers plis du bas de la traîne, et elle sourit à son propre reflet avec une tendresse qu'elle ne s'était jamais connue. Trois ans plus tôt, quand Jak l'avait abordée à la sortie d'une conférence sur l'architecture durable, elle n'aurait jamais imaginé qu'un homme aussi déterminé, aussi solide dans ses certitudes, puisse un jour s'agenouiller devant elle un écrin de velours à la main. Et pourtant il l'avait fait, sur le toit de l'immeuble où ils s'étaient rencontrés, sous un ciel constellé qu'il avait fait installer par un artificier pour l'occasion, et elle avait pleuré de bonheur devant tout le monde sans la moindre honte.
La porte de la boutique s'ouvrit avec une violence qui fit sursauter la vendeuse, et Esta, encore tournée vers le miroir, sentit avant même de se retourner que quelque chose venait de se briser dans l'air. Les pas qui approchaient n'avaient rien de la démarche posée qu'elle connaissait chez Jak ; ils résonnaient comme des coups, rapides et durs sur le parquet ciré, et lorsqu'elle pivota enfin, ce fut pour découvrir son fiancé, le visage décomposé par une rage qu'elle ne lui avait jamais vue, s'avancer vers elle sans un mot d'explication.
« Jak, qu'est-ce qui- »
Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase. La main de Jak se referma sur sa gorge avec une force qui la souleva presque sur la pointe des pieds, et la panique qui envahit son corps effaça d'un coup toute la douceur de l'instant précédent. Elle chercha de l'air, agrippa le poignet de l'homme qu'elle aimait, sentit ses ongles glisser sur sa peau sans parvenir à desserrer son emprise, et dans ses yeux à lui, elle ne lut plus rien de la tendresse des trois dernières années, seulement un dégoût si pur qu'il lui fit plus mal que la douleur physique.
« Salope. Tu essayais encore de jouer les innocentes devant moi. »
Sa voix tremblait d'une colère contenue depuis trop longtemps, et Esta, incapable de répondre tant l'air lui manquait, secoua la tête avec l'énergie du désespoir, cherchant dans son propre silence forcé une manière de crier son innocence. Elle ne savait même pas de quoi il parlait. Elle ne comprenait rien à cette scène, sinon que l'homme qui l'avait demandée en mariage sous les étoiles était en train de l'étrangler dans la cabine d'essayage de sa propre robe de noces, devant une vendeuse tétanisée qui n'osait plus bouger.
D'un geste brusque, Jak relâcha son étreinte, juste assez pour qu'elle puisse respirer de nouveau, mais il garda son autre main plaquée contre son épaule pour l'empêcher de fuir. De sa poche de costume, il sortit son téléphone avec des gestes fébriles, et avant qu'Esta ait pu comprendre ce qui se passait, il porta l'écran devant son visage et lança une vidéo dont le son résonna dans toute la boutique.
Ce qu'elle vit la frappa plus durement encore que la main qui venait de serrer sa gorge. Deux corps enlacés sur un lit qu'elle ne reconnaissait pas, et l'un des deux visages, tourné à demi vers la caméra, portait ses propres traits, ses propres cheveux, son propre grain de beauté sous l'oreille gauche que seul Jak connaissait : c'était elle, c'était son visage, sa peau, sa bouche entrouverte, filmés dans un moment d'intimité qu'elle n'avait jamais vécu, avec un homme qu'elle ne parvenait même pas à identifier tant la caméra évitait soigneusement son visage à lui.
« Ce n'est pas moi, » parvint-elle enfin à articuler, la voix rauque, les mains tremblantes tendues vers le téléphone qu'elle voulait arracher des doigts de Jak pour l'examiner de plus près. « Jak, regarde-moi. Ce n'est pas moi. Je te le jure sur tout ce que j'ai de plus cher, je n'ai jamais- »
« Arrête. » Le mot claqua comme une gifle, plus dévastateur encore que la précédente violence de ses mains. « Arrête de mentir. J'ai reconnu ta chambre, Esta. J'ai reconnu le tableau au-dessus du lit, celui que je t'ai offert pour ton anniversaire. Tu crois vraiment que je suis assez stupide pour ne pas reconnaître ma propre chambre, dans mon propre appartement ? »
Un froid glacial descendit le long de la colonne vertébrale d'Esta au souvenir de ce tableau, une toile abstraite aux teintes de bleu profond que Jak lui avait offerte l'année précédente et qu'elle avait accrochée elle-même au-dessus de son lit. Si la vidéo montrait vraiment cette pièce, alors quelqu'un avait eu accès à son appartement, quelqu'un avait orchestré cette mise en scène avec une précision effrayante, et cette pensée la terrifia plus que l'accusation elle-même. Quelqu'un voulait délibérément détruire sa vie.
« Je peux tout t'expliquer, » murmura-t-elle, les larmes brouillant enfin sa vue, « mais pas ça. Ce n'est pas ce que tu crois. Quelqu'un a monté cette vidéo, quelqu'un s'est fait passer pour- »
« Annulons le mariage. »
La phrase tomba avec une froideur qui contrastait violemment avec la rage des minutes précédentes, comme si Jak venait soudain de refermer une porte en lui, définitivement. Ses yeux, qui l'avaient regardée avec tant d'adoration depuis trois ans, se posaient maintenant sur elle avec le dégoût qu'on réserve à une inconnue méprisable.
« Je ne peux pas épouser une femme comme toi. »
Il tourna les talons sans attendre de réponse, sans un regard en arrière, et Esta resta là, debout dans sa robe de mariée souillée par les traces de ses propres larmes, incapable de comprendre comment le plus beau jour de sa vie promis venait de se transformer, en l'espace de quelques minutes, en l'humiliation la plus totale qu'elle ait jamais connue. La vendeuse, toujours agenouillée près de la traîne, n'osait plus la regarder, et le silence qui suivit le claquement de la porte de la boutique lui parut plus assourdissant que tous les cris précédents.
Elle porta une main tremblante à sa gorge, là où les doigts de Jak avaient laissé une marque qu'elle sentait déjà se former sous sa peau, et pour la première fois depuis qu'elle était entrée dans cette boutique, elle se demanda qui, dans son entourage, la détestait au point d'avoir orchestré une telle mise en scène. Car une chose était certaine désormais : cette vidéo n'était pas un accident, et quelqu'un, quelque part, savourait déjà sa victoire.