Ruth avait senti le sol se dérober sous ses pieds. Trois jours. On ne lui avait même pas demandé son avis, et pourtant tout le monde semblait déjà considérer cette union comme scellée.
Elle était sortie sans un mot, incapable de respirer dans cette maison où son propre avenir venait d'être décidé sans elle. C'est en tournant au coin de la rue, le cœur encore battant de colère et de panique mêlées, qu'elle l'avait percutée de plein fouet.
« Pardon, je ne regardais pas où... » Les mots s'étaient arrêtés net dans sa gorge.
Agnès se tenait devant elle, un carton de déménagement dans les bras, ses yeux écarquillés par la même surprise.
« Ruth, avait-elle murmuré, son prénom sonnant comme une révélation. »
Trois ans. Trois années entières sans la voir, sans entendre sa voix, et pourtant tout revenait d'un seul coup, cette sensation familière qui lui coupait le souffle plus sûrement que n'importe quelle course.
« Tu es... tu es revenue, avait balbutié Ruth, le carton de déménagement prenant soudain tout son sens. »
« Je m'installe juste là, avait répondu Agnès, désignant du menton l'immeuble derrière elle, à deux rues de chez toi, en fait. » Un sourire incertain avait flotté sur ses lèvres. « Je ne savais pas que tu habitais toujours dans le quartier. »
Ruth n'avait pas réussi à répondre immédiatement, trop occupée à mesurer l'ironie cruelle du moment. Son propre mariage venait d'être fixé à trois jours, et c'était précisément maintenant que la seule personne capable de faire vaciller toutes ses certitudes choisissait de réapparaître dans sa vie.
« Alban sait que tu es là ? avait-elle fini par demander, sa voix plus tendue qu'elle ne l'aurait voulu. »
Le visage d'Agnès s'était légèrement fermé à l'évocation de son frère. « Pas encore. Je comptais le lui dire ce week-end. » Elle avait observé Ruth plus attentivement, remarquant sans doute le trouble qui devait se lire sur son visage. « Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as l'air... »
« Rien, avait coupé Ruth trop vite. Je suis juste surprise, c'est tout. »
Mais Agnès avait toujours su voir à travers ses mensonges, même les plus petits, même après trois ans de silence. Elle avait posé son carton sur le trottoir et s'était rapprochée, son regard cherchant celui de Ruth avec une insistance qui la mettait à nu. « Ruth. Qu'est-ce qui se passe ? »
Et c'est là, sur ce trottoir, sans l'avoir prémédité une seule seconde, que Ruth avait laissé échapper la vérité qu'elle n'avait encore confiée à personne. « Je me marie dans trois jours. Enfin, je me fiance. Avec ton frère. »
Le silence qui avait suivi cette annonce avait semblé durer une éternité. Agnès n'avait pas bougé, son expression passant de la surprise à quelque chose de bien plus complexe, de plus douloureux, que Ruth ne sut déchiffrer entièrement.
« Avec Alban, avait finalement répété Agnès, sa voix étrangement neutre, comme si elle testait ces mots pour vérifier qu'ils étaient bien réels. »
« Toute la famille est au courant, avait expliqué Ruth, incapable de s'arrêter maintenant qu'elle avait commencé. Mes parents attendent ça depuis des années. Les siens aussi. Je n'ai jamais vraiment eu mon mot à dire là-dessus. »
Agnès l'avait regardée longuement, et Ruth avait eu l'impression, l'espace d'un instant, que le temps s'était complètement arrêté entre elles deux, ce même silence chargé qu'elles avaient connu autrefois dans cette bibliothèque pluvieuse, avant que rien de tout cela n'existe encore.
« Et toi, avait finalement demandé Agnès, sa voix à peine audible, est-ce que c'est ce que tu veux vraiment ? »
La question avait frappé Ruth en plein cœur, mettant immédiatement des mots sur ce qu'elle refusait d'affronter depuis des années. Elle avait ouvert la bouche pour répondre, pour rassurer, pour mentir une fois de plus comme elle savait si bien le faire, mais aucun son n'était sorti.
Parce que la vérité, celle qu'elle fuyait depuis l'adolescence, se tenait là, juste devant elle, un carton de déménagement à ses pieds et trois années d'absence dans le regard.
« Je ne sais pas, avait-elle finalement avoué, les larmes lui piquant soudain les yeux. Je ne sais plus rien du tout depuis que tu es là. »
Agnès avait fait un pas de plus, réduisant encore la distance entre elles, et Ruth avait senti son cœur battre à tout rompre, cette proximité ravivant d'un seul coup tout ce qu'elle avait passé trois ans à essayer d'enterrer. « Je ne suis pas revenue pour compliquer ta vie, avait murmuré Agnès. Mais je ne peux pas non plus te mentir et prétendre que te revoir aujourd'hui ne change rien pour moi. »
« Agnès... »
« Trois jours, avait répété Agnès, un éclat douloureux dans la voix. Tu te fiances à mon frère dans trois jours, et moi je viens de découvrir, à l'instant même, que je n'ai jamais réussi à t'oublier. »
Ruth avait fermé les yeux, submergée par l'ampleur de ce qui venait de se briser en elle en l'espace de quelques minutes à peine. Son mariage fixé sans son consentement. Agnès, de retour, à deux rues de chez elle. Et cette vérité, longtemps enfouie, qui refaisait surface avec une violence qu'elle n'avait jamais anticipée.
« Je ne peux pas épouser Alban, avait-elle soudain murmuré, les mots lui échappant avant même qu'elle n'ait eu le temps de les retenir. »
Agnès avait écarquillé les yeux, visiblement aussi choquée que Ruth elle-même par cette déclaration soudaine. « Qu'est-ce que tu viens de dire ? »
Mais avant que Ruth ne puisse répondre, une voix familière avait retenti derrière elles, les faisant toutes deux sursauter.
« Ruth ? Agnès ? » Alban se tenait là, à quelques mètres seulement, son regard passant de l'une à l'autre avec une confusion grandissante. « Qu'est-ce que vous faites toutes les deux ensemble ? »