Claire avait haussé les épaules, sans grande conviction, et avait fini par enfiler la robe verte - non pas pour faire plaisir à sa mère, mais parce qu'au fond, elle savait très bien qu'elle irait. Elle avait seize ans, et à seize ans, on ne rate jamais vraiment une occasion de voir du monde, même quand on prétend le contraire.
Le jardin derrière le bâtiment principal du lycée avait été transformé pour l'occasion : des guirlandes lumineuses zigzaguaient entre les branches, une sono un peu trop puissante crachait une musique que personne n'avait vraiment choisie, et des groupes d'élèves se reformaient déjà selon les habitudes de l'année précédente, comme si les vacances n'avaient jamais eu lieu.
Claire n'aimait pas se fondre dans ces attroupements bruyants. Elle préférait observer, un gobelet de limonade tiède à la main, adossée contre le tronc noueux d'un vieux tilleul planté là depuis, disait-on, la construction du lycée lui-même.
C'est là, sous cet arbre, sans qu'elle s'en doute, que sa vie allait basculer.
- Tu ne danses pas ?
Elle sursauta légèrement. Elle n'avait entendu personne s'approcher. Un garçon se tenait à quelques pas, les mains dans les poches, visiblement aussi peu à l'aise qu'elle dans cette agitation collective.
- Je préfère regarder, répondit-elle. C'est moins fatigant. Et on voit des choses plus drôles.
- Ah oui ? Comme quoi ?
Elle désigna d'un mouvement de menton un groupe un peu plus loin, où un garçon tentait visiblement d'impressionner une fille avec des mouvements de danse hasardeux.
- Comme lui, par exemple. Il n'a clairement aucun sens du rythme, mais il continue, avec un aplomb remarquable.
Le garçon suivit son regard, puis éclata de rire - un rire franc, sans retenue, qui fit se retourner deux ou trois têtes autour d'eux.
- D'accord, je retire ma question. Je crois que moi aussi, je préfère regarder, du coup.
Il s'appelait Pierre. Il venait d'arriver à Zurich - son père avait été transféré ici pour son travail quelques semaines plus tôt - et il ne connaissait, disait-il, absolument personne dans cette ville, ni dans ce lycée. La soirée, pour lui, tenait davantage de l'épreuve que de la fête.
- Et toi, tu es d'ici ? demanda-t-il.
- Depuis toujours. Mon père travaille dans une banque. Ma mère... ma mère s'occupe surtout de veiller à ce que je fasse tout comme il faut.
Pierre sourit à cette dernière remarque, sans relever davantage, sentant confusément qu'il valait mieux ne pas insister. Ils continuèrent à parler, de tout et de rien - des professeurs qu'on redoutait avant même de les avoir eus, de la musique qui passait au loin et qu'aucun des deux n'écoutait vraiment, d'un film que Claire avait vu trois fois et que Pierre ne connaissait pas.
- Trois fois ? répéta-t-il, sincèrement surpris. Il doit être vraiment bien.
- Ou alors je n'ai pas grand-chose d'autre à faire le dimanche soir, répondit-elle, avec un sourire en coin.
Ils rirent ensemble, et ce rire partagé sembla, sans qu'aucun des deux ne le formule clairement, sceller quelque chose entre eux - une aisance immédiate, rare, de celles qu'on ne rencontre pas à chaque coin de rue.
À un moment, un silence s'installa. Pas un silence gênant, de ceux qu'on cherche à combler à tout prix, mais un silence tranquille, presque complice, pendant lequel Claire remarqua la façon dont Pierre penchait légèrement la tête quand il réfléchissait, et Pierre nota le geste presque machinal qu'avait Claire de repousser une mèche de cheveux derrière son oreille.
- Tu sais, dit-elle finalement, en rompant ce silence, c'est la première fois qu'une fête de rentrée ne me paraît pas complètement inutile.
- Pareil pour moi. Je m'attendais à passer la soirée seul dans mon coin, à compter les guirlandes.
- Et alors ? Tu en as compté combien ?
- Je me suis arrêté à toi, répondit-il, avec un aplomb qui le surprit lui-même autant qu'elle.
Claire baissa les yeux, un sourire qu'elle ne cherchait pas à cacher flottant sur ses lèvres. Ils continuèrent de parler ainsi, debout sous le tilleul, pendant que la musique changeait deux ou trois fois derrière eux, que des groupes d'élèves allaient et venaient sans qu'ils y prêtent la moindre attention.
- Il faudrait qu'on se revoie, dit finalement Pierre, alors que la soirée commençait doucement à se vider. Pas ici. Enfin, si, ici, mais... demain, à midi, peut-être ?
- Sous le même arbre ?
- Sous le même arbre.
Elle acquiesça, sans vraiment réfléchir, portée par une évidence tranquille qui ne lui ressemblait pourtant pas. Quand vint l'heure de rentrer, chacun de son côté, ils se séparèrent avec cette promesse simple, sans grande déclaration, sans rien qui laisse deviner l'ampleur de ce qui venait pourtant de commencer.
En rentrant chez elle ce soir-là, Claire repensa à cette conversation, à ce rire partagé, à cette phrase - je me suis arrêté à toi - qui continuait de tourner dans sa tête comme une petite musique qu'on ne se lasse pas de réécouter. Elle ne le savait pas encore, mais elle venait de rencontrer l'homme qui allait, d'une manière ou d'une autre, façonner tout le reste de son existence - et bien après elle, celle d'une fille qu'elle ne savait pas encore porter.
Pierre, de son côté, marcha longtemps avant de rentrer, les mains toujours dans les poches, un sourire qu'il ne parvenait pas à effacer. Il n'avait, jusque-là, connu de Zurich que des rues encore étrangères et un lycée où il ne connaissait personne. En une soirée, tout cela venait de changer.
Ni l'un ni l'autre n'aurait pu deviner, sous les guirlandes qui continuaient de clignoter dans le jardin déjà presque vide, tout ce que cette rencontre allait, dans les années à venir, mettre en mouvement.