Mon regard revint à l'horloge accrochée au mur. Il était passé vingt-trois heures. Il n'était toujours pas rentré. Un soupir m'échappa tandis que je déverrouillais mon téléphone. Aucun message. Pas une notification. Il n'avait ni pris la peine de prévenir, ni même d'ouvrir ce que je lui avais écrit. La frustration me serra la poitrine. Je laissai ma tête retomber contre le dossier de la chaise et fermai les yeux, épuisée.
Je ne saurais dire combien de temps s'écoula avant que le verrou de la porte d'entrée ne claque doucement. Il apparut dans le salon, chemise claire froissée, pantalon sombre, son manteau pendu à son bras. Ses cheveux étaient en bataille, ses yeux rougis par la fatigue. Nos regards se croisèrent. Je tentai de lui offrir un sourire, mais mes traits refusèrent d'obéir. Toute la nuit passée à attendre se lisait sans doute sur mon visage.
- Qu'est-ce que tu fais encore debout ? lança-t-il en allant vers le canapé.
- Je t'attendais, répondis-je en me levant pour le rejoindre.
Il eut un regard las.
- Combien de fois faut-il que je te dise de ne pas m'attendre ?
- Je n'arrive pas à dormir quand tu n'es pas là, avouai-je sans détour.
Son détachement me faisait mal. Tant qu'il était dehors, l'inquiétude me rongeait et le sommeil me fuyait.
- Dans ce cas, va te coucher, trancha-t-il.
Je restai silencieuse une seconde, puis demandai :
- Tu as mangé ?
- Oui, répondit-il brièvement, sans chercher à savoir si moi, je l'avais fait.
Je ne l'avais pas fait. J'avais attendu, comme souvent, espérant partager le repas avec lui. Il y avait des soirs où il rentrait tôt, où nous mangions ensemble comme un couple ordinaire, et d'autres où il semblait oublier qu'une femme l'attendait derrière cette porte.
Je gagnai la chambre, et il me suivit. Une fois la porte refermée, il se glissa dans le dressing. Je m'étendis sur le lit, appréciant à peine la douceur des draps, et tirai la couette jusqu'à mon menton. Mes paupières me brûlaient. Il revint quelques minutes plus tard, vêtu d'un pyjama. Le matelas s'enfonça à côté de moi. Peu après, son bras entoura ma taille. Instinctivement, je me rapprochai, et il ajusta sa position pour m'accueillir contre lui. Je posai la tête sur son bras, et il nous recouvrit tous les deux.
Comme depuis deux ans, je me retrouvais enfermée dans cette étreinte familière. La fatigue me gagnait, mais elle n'effaçait rien. Deux années à supporter son absence même quand il était là. J'étais lasse, vidée par son indifférence, fatiguée de me sentir invisible.
La chambre baignait dans l'obscurité et le silence. Sa respiration devenait plus lourde, signe qu'il glissait vers le sommeil. Ce calme, pourtant, m'écrasait. J'avais besoin de parler.
- Tu étais où ? murmurai-je.
- Au travail, répondit-il à peine audible.
- Et mes messages ? Pourquoi tu ne les as pas vus ?
- J'ai juste besoin de dormir. Bonne nuit.
Il éluda encore, déposant un baiser distrait dans mon cou.
- Bonne nuit, soufflai-je à mon tour.
Ce furent les seuls mots échangés entre nous ce jour-là. Il ne m'expliqua rien, ne posa aucune question. Il s'endormit simplement, me tenant contre lui. Une larme solitaire glissa le long de ma joue.
Quelle existence étais-je en train de mener ? Était-ce vraiment vivre, ou seulement laisser le temps s'écouler dans un monde pourtant si beau ?