Ce matin-là, immobile derrière la vitre close, elle observait la vaste étendue de verdure qui s'étalait au-delà de la maison. L'envie de s'y aventurer lui serrait la poitrine. Elle savait pourtant que cette liberté lui serait refusée. Son père n'aurait jamais accepté qu'elle s'éloigne sans autorisation.
Dès qu'elle aperçut sa silhouette se diriger vers l'entrée, son corps réagit par réflexe. Elle se détourna précipitamment de la fenêtre, tira les rideaux, rejoignit son lit et s'y glissa, se couvrant entièrement. Elle resta allongée, figée, attendant que le temps passe. Peu à peu, le sommeil la gagna.
Comme toujours, le même souvenir s'imposa à elle. Un rêve récurrent, oppressant, que son esprit refusait d'effacer.
Elle ne perçut pas l'ouverture de la porte. La servante entra discrètement, posa le plateau près d'elle, puis la réveilla doucement avant d'indiquer que le petit-déjeuner était servi. Sans un mot de plus, elle s'éclipsa.
Elena se redressa, s'installa à la table et mangea en silence. Une fois prête, elle quitta sa chambre et descendit. En traversant le couloir, elle aperçut son père en pleine discussion avec un inconnu dans la salle de réunion. Dès que son regard croisa le sien, elle s'éloigna aussitôt et se dirigea vers le salon.
Sa mère s'y trouvait.
Elle lui adressa un salut chaleureux en langue des signes. Elena répondit avec un léger sourire. Elle était leur premier enfant, attendue pendant des années. À leurs yeux, elle représentait un miracle. Pourtant, ce miracle était né fragile, enfermé dans un corps qui ne lui permettait ni d'entendre ni de parler.
Malgré l'affection constante qu'elle recevait, un fossé s'était creusé entre elle et ses parents. Elle ne supportait ni les activités de son père, ni le silence complice de sa mère face à tout cela.
Elle exprima simplement son besoin de solitude.
Sa mère ramena une mèche de cheveux derrière son oreille et déposa un baiser sur son front, lui rappelant combien elle l'aimait. Elena acquiesça, puis s'éloigna sans un mot de plus.
Restée seule, Olivia la suivit du regard, le cœur lourd. Elle sentait sa fille lui échapper un peu plus chaque jour. La nourrice tenta de la rassurer, évoquant l'âge et la fougue de la jeunesse, mais l'inquiétude demeura.
Au bout du couloir désert, Elena retrouva le calme qu'elle recherchait. Cet endroit était son refuge. À travers les grandes baies vitrées, elle constata que le ciel était clair et lumineux.
Une main se posa sur son épaule. Elle se retourna et reconnut Jacob, son garde du corps. Elle lui fit comprendre qu'elle n'avait pas besoin de protection à l'intérieur. Il répondit par un rire discret et un geste affectueux, avant de lui tendre la main.
Elle l'accepta sans hésiter. Ensemble, ils sortirent vers le jardin. Son père ne lui permettait de quitter la maison qu'en présence de Jacob.
Une fois dehors, Elena inspira profondément, leva les yeux vers le ciel, puis s'arrêta sur un oiseau posé sur une branche. Elle demanda à Jacob, par signes, si entendre le chant d'un oiseau était réellement apaisant, comme elle l'avait lu.
Il confirma d'un signe de tête, souriant.
Elle s'avança, apaisée, tandis qu'il la suivait. Jacob avait toujours été là. Plus âgé qu'elle, chargé de veiller sur sa sécurité depuis des années, il était devenu bien plus qu'un simple garde du corps. Il connaissait ses silences, ses colères, ses peurs. Pour Elena, il représentait l'ami qu'elle n'avait jamais eu.
Il savait ce qu'elle pensait des affaires de son père. Il savait aussi combien il était dangereux pour elle d'exprimer ces pensées, surtout depuis ce qui s'était produit deux ans plus tôt.
Elle s'arrêta sous l'arbre, s'assit et l'invita à la rejoindre. Elle posa doucement la tête contre son épaule, contemplant le paysage, libre pour un instant, comme l'oiseau qu'elle ne pouvait ni entendre ni rejoindre.
Jacob observait Elena régler son petit marché improvisé avec les fleurs qu'elle avait cueillies dans le jardin. Pour elle, le monde se résumait aux sensations qu'elle pouvait toucher, respirer ou voir. C'était à travers elles qu'elle donnait un sens à ce qui l'entourait.
Malgré son caractère réservé et son besoin constant de solitude, Elena faisait preuve d'une étonnante lucidité. Elle réfléchissait avant d'agir, même lorsque ses émotions tentaient de prendre le dessus.
Lorsqu'elle aperçut son père se diriger vers eux, son corps réagit aussitôt. Elle lança les fleurs loin d'elle, comme si ce simple geste pouvait effacer sa présence.
Hector Cruz s'approcha avec son sourire habituel et déposa un baiser sur le front de sa fille, lui demandant comment elle se portait. Elena répondit brièvement, sans chaleur, son regard fuyant trahissant son malaise.
Hector la détailla quelques secondes, visiblement amusé.
Il murmura, suffisamment bas pour que seul Jacob puisse l'entendre, qu'un jour elle finirait par comprendre les raisons de ses actes.
Jacob ne répondit pas. Il avait appris, au fil des années passées au service de cet homme, que certaines pensées devaient rester enfermées. Exprimer un avis contraire n'apportait jamais rien de bon.
Il remarqua pourtant la peur dans l'attitude de Elena. Une peur justifiée. Elle avait vu trop de choses. Trop entendu, même sans entendre. Les cris, les supplications, les corps brisés par la violence de son père. Elle avait elle-même payé cher son audace lorsqu'elle avait tenté d'aider l'un des prisonniers.
Elena prétexta une excuse et se hâta de rentrer dans la maison. Supporter la proximité de cet homme lui devenait insupportable. Autrefois, elle l'admirait, le voyait comme un père aimant et protecteur. Cette illusion s'était effondrée le jour où elle avait découvert ce qu'il était réellement.
Depuis, tout entre eux s'était fissuré, irrémédiablement.
Une fois dans sa chambre, elle verrouilla la porte et s'allongea sur son lit. À peine ses yeux se fermèrent-ils qu'un visage s'imposa à son esprit. Celui d'une femme terrifiée. Elena sursauta, le cœur battant.
Deux ans plus tôt, elle avait osé s'opposer à son père. Elle avait tenté de défendre ces femmes enfermées, torturées, humiliées. Elle en avait payé le prix, mais jamais elle n'avait regretté son geste. Ce qui la hantait encore, c'était son échec.
Elle revoyait la scène avec une précision cruelle. Le coup de feu. Le corps s'effondrant. Le regard de cette femme, empli d'une étrange douceur, comme si elle lui pardonnait déjà. Hector n'avait montré aucune hésitation avant d'abattre sa victime et de faire disparaître le corps.
Elena n'avait jamais réussi à se libérer de la culpabilité qui l'étouffait depuis ce jour-là.
Elle inspira lentement, tentant de calmer la tempête en elle. Rester ici était dangereux. Elle le savait. Elle devait partir, trouver un endroit où son père ne pourrait plus l'atteindre. Mais comment ? Pour l'instant, elle n'avait aucune issue.
La nuit était bien avancée lorsque le silence du salon fut rompu.
Olivia était assise, les mains jointes, lorsque Hector vint s'installer à côté d'elle. Il lui demanda si Elena dormait. Elle répondit par l'affirmative.
Un silence pesant s'installa. Olivia observa son mari du coin de l'œil. Une inquiétude sourde s'insinua en elle. Elle connaissait trop bien ce calme trompeur.
Jacob entra alors dans la pièce, à l'appel de son supérieur.
Hector se leva et annonça que la famille Grant organiserait sa réunion annuelle dans dix jours.