La voix venait de sa gauche. Une mondaine en soie émeraude, quelqu'un qu'Élisabeth connaissait avant que l'empire de Sage ne s'effondre, avant qu'elle ne devienne la pitoyable pupille de la famille de l'Ombre. Ils n'étaient pas seulement ses tuteurs ; ils étaient les administrateurs à la poigne de fer de la succession de Sage, une fortune colossale qu'elle ne pourrait toucher qu'à vingt-cinq ans, ou si elle se mariait. Amaury, en tant qu'administrateur principal, contrôlait chaque centime.
Élisabeth ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Sa gorge s'était nouée quelque part entre les hors-d'œuvre et le moment où Amaury de l'Ombre était entré dans la salle de bal au bras de Claudine Marchand.
Amaury avait l'air plus qu'heureux. Il avait l'air de savourer son triomphe.
Il se tenait au centre de la pièce, sous l'énorme lustre qui coûtait plus cher que la totalité des frais de scolarité d'Élisabeth. Sa main reposait au creux des reins de Claudine, ses doigts possessivement écartés contre le tissu blanc de sa robe. Il se pencha, lui chuchotant quelque chose à l'oreille qui la fit rire à gorge déployée.
Le son était strident. Il a fendu la lourde musique d'orchestre et a résonné douloureusement dans sa cage thoracique.
C'était le même rire que Claudine utilisait quand elle se moquait des chaussures de seconde main d'Élisabeth.
« Excusez-moi », marmonna un serveur, heurtant l'épaule d'Élisabeth avec un lourd plateau.
Le champagne déborda de son verre, imbibant le corsage de sa robe grise. C'était froid et collant.
Le serveur ne s'excusa pas. Il la toisa, la reconnut comme la pupille de charité, et retroussa les lèvres avec un ricanement méprisant avant de passer aux invités qui comptaient vraiment.
L'estomac d'Élisabeth se noua. L'humiliation était un poids physique, s'abattant sur ses épaules jusqu'à ce que ses genoux semblent flageoler. Elle avait besoin d'air. Elle avait besoin de ne pas être là, à regarder le garçon qui détenait les clés de sa prison dorée annoncer ses fiançailles à la fille qui avait fait de cette prison un enfer. La promesse de la « protéger » avait toujours été un mensonge. C'était une promesse de la posséder.
Elle tourna les talons et se dirigea vers la bibliothèque, la tête basse.
La bibliothèque était sombre, sentant le vieux papier et le vernis au citron. C'était la seule pièce du domaine de l'Ombre où Élisabeth s'était jamais sentie en sécurité. Elle referma la lourde porte en chêne derrière elle et appuya son front contre le bois, cherchant son souffle. Ses poumons la brûlaient.
La poignée de la porte tourna sous sa main.
Élisabeth sursauta, essuyant frénétiquement ses yeux. Elle s'attendait à Amaury. Elle s'attendait à ce qu'il entre pour lui dire d'arrêter de faire une scène, de sourire pour les photographes, d'être reconnaissante pour le toit au-dessus de sa tête.
Mais la silhouette qui emplit l'embrasure de la porte n'était pas celle d'Amaury.
C'était une montagne d'homme dans un smoking noir qui semblait absorber la faible lumière de la pièce. Il était plus grand qu'Amaury, plus large, avec une immobilité qui fit chuter la température de la bibliothèque de dix degrés.
Valois Levallois.
Le souffle d'Élisabeth se coupa. Pourquoi était-il ici ? Le PDG de Levallois Industries, l'homme le plus puissant de la ville, ne se cachait pas dans les bibliothèques. Il ne regardait même pas les gens comme Élisabeth.
Il se tenait là, sa main toujours sur la poignée en laiton, ses yeux sombres scrutant son visage. Il remarqua la tache de champagne sur sa robe, les rougeurs sur ses joues, la façon dont ses mains tremblaient si fort que la flûte de cristal s'entrechoquait.
Pendant une seconde, le masque stoïque qu'il portait – celui qui le faisait ressembler à une statue taillée dans le granit – se fissura. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire.
Il entra et referma la porte, les isolant du bruit de la fête.
Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un mouchoir. C'était de la soie blanche, pliée en un carré parfait. Il le lui tendit sans un mot.
Élisabeth le fixa. « Je... je vais bien. »
« Vous n'allez pas bien », dit Valois. Sa voix était un grondement sourd, vibrant dans la pièce silencieuse. « Prenez-le. »
Élisabeth tendit la main. Ses doigts effleurèrent sa paume en prenant la soie. Une décharge d'électricité statique crépita entre eux, vive et surprenante. Elle tressaillit, mais il ne bougea pas.
Le mouchoir sentait le bois de santal et quelque chose de propre, comme la pluie sur le bitume. Il sentait cher. Il sentait la stabilité.
Du couloir, la voix d'Amaury filtra à travers le bois épais de la porte. Il portait un toast.
« ...à ma magnifique fiancée, Claudine... »
Les mots furent comme un coup physique à l'arrière des genoux d'Élisabeth. Ses jambes cédèrent.
Elle ne toucha pas le sol.
Valois bougea avec une vitesse qui n'aurait pas dû être possible pour un homme de sa stature. Un instant, il se tenait à un mètre de distance, et l'instant d'après, son bras était autour de sa taille, la rattrapant.
Sa prise était ferme. Solide. Il la soutenait sans effort, son bras comme une barre d'acier contre sa colonne vertébrale.
Élisabeth leva les yeux. Sa vision était brouillée par les larmes, estompant ses traits, mais elle pouvait voir l'intensité dans ses yeux. Il ne la regardait pas avec pitié. Il la regardait avec une concentration terrifiante.
« Emmenez-moi loin d'ici », murmura-t-elle.
Les mots lui échappèrent avant qu'elle ne puisse les retenir. C'était un appel désespéré, né d'un cœur brisé et de l'instinct soudain et écrasant que cet homme était la seule chose dans la pièce qui n'essayait pas de l'écraser.
Valois s'immobilisa. Ses yeux s'assombrirent, passant du brun à quelque chose de presque noir. Il la regarda, évaluant le poids de sa demande, calculant le coût.
« Il n'y aura pas de retour en arrière si nous partons, Élisabeth », l'avertit-il. Sa voix était basse, rauque sur les bords. « Si vous sortez de cette maison avec moi, vous n'y reviendrez pas. »
Élisabeth hocha frénétiquement la tête. Les larmes coulaient maintenant, des traces chaudes sur sa peau froide. « S'il vous plaît. Sortez-moi juste d'ici. »
Valois n'hésita pas. Il ajusta sa prise, la guidant vers la sortie de service cachée derrière une tapisserie. Il utilisa son corps pour la protéger des caméras de sécurité, la dissimulant avec ses larges épaules.
L'air nocturne à l'extérieur était glacial. Une Maybach noire mate, élégante, tournait au ralenti le long du trottoir, ressemblant à un prédateur attendant dans l'ombre.
Valois ouvrit la lourde portière et l'aida à monter. L'intérieur sentait le cuir et l'isolement. Il claqua la portière, et le silence fut absolu. La musique, les rires, la voix d'Amaury – tout avait disparu.
Élisabeth s'affaissa contre le siège. Il y avait une carafe en cristal dans la console centrale. Elle ne réfléchit pas. Elle versa simplement un liquide ambré dans un verre et le but d'une seule traite.
Ça brûlait. Ça brûlait tout le long jusqu'à son estomac vide, mettant le feu à son sang.
Valois s'installa au volant. Il ne la regarda pas. Il serra le volant si fort que ses jointures blanchirent.
« Où allons-nous ? » demanda-t-elle, sa voix légèrement pâteuse alors que l'alcool la frappait avec la force d'un camion.
« Chez moi », dit Valois.
La voiture s'ébranla. Les lumières de la ville se transformèrent en traînées de néon. Élisabeth se sentit étourdie, désorientée. L'alcool se mélangeait à l'adrénaline et au chagrin, créant un cocktail toxique dans son cerveau.
Elle regarda le profil de Valois. C'était le père de Capucine. Il était de la vieille fortune. Il était le pouvoir.
« J'ai besoin d'un bouclier », marmonna-t-elle, les mots lui échappant. « J'ai besoin d'un mur qu'il ne peut pas escalader. »
Valois la regarda dans le rétroviseur. Son expression était indéchiffrable.
Ils arrivèrent à un immeuble qui transperçait le ciel. La montée en ascenseur fut un flou de mal des transports. Quand les portes s'ouvrirent sur le penthouse, Élisabeth trébucha.
Valois était de nouveau là, la stabilisant. Ses mains sur ses bras étaient chaudes à travers le tissu fin de sa robe.
Elle leva les yeux vers lui. Sous l'éclairage cru du hall d'entrée, il ne ressemblait pas à un sauveur. Il avait l'air dangereux.
« Épousez-moi », lâcha-t-elle.
Le silence qui suivit fut assourdissant.
C'était l'alcool qui parlait, oui, mais c'était aussi un pari désespéré et calculé. Épouser Amaury était une condamnation à perpétuité. Mais épouser n'importe qui d'autre... c'était la faille dans le testament de son père. C'était sa seule clause de sortie. C'était l'instinct de survie d'un animal blessé essayant de trouver le seul prédateur dans la forêt qui pourrait tuer le loup à sa gorge.
Valois se figea. L'air dans le penthouse devint électrique, chargé d'une tension qui fit se hérisser les poils sur les bras d'Élisabeth.
Il ne rit pas. Il ne lui dit pas qu'elle était ivre.
Il se dirigea vers un coffre-fort mural caché derrière un tableau. Il composa un code, les bips sonores dans la pièce silencieuse. Il en sortit un document et un lourd stylo-plume.
Il revint vers elle et posa le papier sur la table console en marbre.
« Signez », ordonna-t-il. Sa voix était douce, mais elle portait le poids d'un marteau de juge frappant son socle.
Élisabeth cligna des yeux, essayant de se concentrer sur le papier. Les mots dansaient. Elle vit « Mariage » et « Contrat ».
Elle se fichait des détails. Elle voulait juste qu'Amaury sache qu'elle était partie. Elle voulait brûler le pont si complètement qu'elle ne pourrait plus jamais le traverser.
Elle attrapa le stylo. Sa signature était brouillonne, un gribouillis déchiqueté sur la ligne du bas.
« Fait », murmura-t-elle.
Le stylo glissa de ses doigts et tomba bruyamment sur le marbre. La pièce bascula.
La dernière chose qu'elle sentit fut Valois la rattrapant de nouveau, la soulevant dans ses bras alors que le noir l'engloutissait complètement.