Décrocher une bourse intégrale pour étudier le droit, c'était une chance immense, mais vivre si loin des miens, à des milliers de kilomètres, l'est beaucoup moins. Si mes résultats sont assez solides, j'espère pouvoir reprendre mes études aux États Unis. Au moins je retrouverais ma famille, et la solitude d'étudiante fauchée pèserait un peu moins.
J'arrive à un carrefour très fréquenté, saturé de monde qui patiente devant le feu rouge. Adossée à la vitrine d'une boutique, j'attends moi aussi quand mon regard tombe sur un homme agenouillé sur le trottoir, débraillé, pieds nus, une tasse tendue devant lui pour mendier. Je fouille mon sac : pas un centime sur moi. Mon cœur se serre en voyant les passants détourner les yeux, comme si cet homme n'existait tout simplement pas, comme s'il n'était qu'un détail gênant du décor urbain. Comment en sommes nous arrivés à ignorer ainsi la misère ? On préfère croire qu'il boit ou qu'il se drogue, c'est plus confortable, ça permet de se dire qu'aider ne ferait qu'entretenir le mal. Une drôle de logique où la dureté deviendrait une forme de bienveillance. Je ne comprends toujours pas ce raisonnement. Je soupire en songeant à notre époque obsédée par les marques et les écrans, si loin de la réalité de cet homme assis là.
Du coin de l'œil, j'aperçois un homme qui s'arrête devant lui. Grand, costume impeccable, l'allure d'un cadre aisé, cheveux sombres, traits fins. Il toise un instant le mendiant. Mon ventre se noue : va t il le chasser ? Appeler la police ? Pire encore ? Mais non, il s'accroupit à sa hauteur. Le feu passe au vert, la foule s'élance, mais je reste clouée sur place, incapable de traverser avant de savoir ce qu'il va faire. Qu'il n'ose pas le brusquer, sinon je me jure d'intervenir. Cet homme ne fait de mal à personne, qu'on le laisse tranquille. Dans ma tête, je me vois déjà bondir pour défendre le pauvre homme contre ce riche trop sûr de lui. Mais l'inconnu en costume dit quelque chose, et le sans abri hoche la tête en retour. Puis je le vois sortir un portefeuille de sa veste, en tirer un billet de cinquante livres et le tendre au mendiant. Quoi ? Il lui pose une question, et le visage du sans abri s'illumine comme s'il venait de recevoir un cadeau du ciel. Il tend la main, l'homme en costume la serre sans la moindre hésitation, puis se relève, indifférent aux regards curieux, salue l'homme d'un signe de tête chaleureux et reprend sa route de l'autre côté de la rue.
Je le regarde s'éloigner, un sourire aux lèvres, ma confiance en l'humanité un peu ravivée. Voilà qui ne s'inventait pas. Je repars d'un pas plus léger, traverse enfin, et deux rues plus loin, je l'aperçois de nouveau au loin. Je tends le cou pour l'observer : il se frotte les mains avec du gel désinfectant sorti de sa poche. Ça me touche étrangement, il a attendu d'être hors de vue pour le faire, comme s'il ne voulait pas blesser le mendiant par ce geste. Prévenant, en plus d'être généreux. Je m'arrête pour le regarder mieux : bel homme, la trentaine sans doute. Je me demande, l'espace d'une seconde, qui a la chance de partager sa vie. Il tourne au coin de la rue et disparaît, et moi je pousse la porte du café, la clochette tinte au dessus de ma tête. Léa relève la tête de sa caisse. « Salut. » « Bonjour. » Je lui souris en passant et vais ranger mon sac dans un casier, à l'arrière.
Le café est déjà noir de monde. Zut, j'espérais un service tranquille pour garder de l'énergie avant mon examen. « Salut, ma belle », lance Théo en poussant la porte arrière, un carton de gobelets dans les bras. « Je te croyais du soir », je réponds en fronçant les sourcils. « On m'a rappelé en urgence », soupire t il. « Franchement, j'ai aucune envie de passer ma journée dans cette fournaise. » « Bienvenue au club », dis je en nouant mon tablier noir et blanc avant de rejoindre ma caisse. « Je prends ta place », dis je à Léa en la bousculant gentiment de la hanche. Elle vacille en marmonnant : « Tant mieux, je crève d'une gueule de bois au bourbon. » « Le bourbon, c'est du poison, ça va te tuer un jour. »
Le client suivant s'avance. « Bonjour, que puis je vous servir ? » « Vous avez du lait de chèvre ? » demande une femme très tendance. « Euh... » Je cherche Léa des yeux pour lui demander, mais elle s'est volatilisée. Je n'ai jamais entendu parler de ce genre de lait. « Je voudrais un latte curcuma au lait de chèvre », précise t elle. « Je vais vérifier. » Je file vers l'arrière interroger Théo, occupé à découper des cartons. « On a du lait de chèvre pour un latte au curcuma ? » Il grimace. « Qui boit un truc pareil ? » « Une cliente, là devant. » « Sérieux », soupire t il, « les gens en font trop, question tendance. Curcuma et lait de chèvre, j'ai tout vu. » « Donc c'est non ? » « C'est même pas la peine d'y penser. On n'élève pas de chèvres ici. » Je ris malgré moi. Léa passe en trombe devant nous et disparaît par la porte de derrière, dans la ruelle. « Je file aux toilettes, je me sens pas bien », lance t elle. « Tout va bien ? » je demande en la voyant filer. « Qu'est ce qu'elle a ? » demande Théo. « Une gueule de bois carabinée. » Il fait la grimace. « Charmant. » « Tu peux surveiller la machine à café ? » ajoute Léa en refermant la porte derrière elle.
Je retourne devant et découvre une file interminable. Génial. « Désolée, nous n'avons pas de lait de chèvre », dis je à la cliente. « Pourquoi ? » « Parce qu'on n'en a pas en stock, désolée. » Je force un sourire. « Ici, c'est un café sans lait de chèvre. » « C'est inadmissible. Je veux voir le responsable. » Va te faire voir, pensé je, je n'ai vraiment pas la patience aujourd'hui. Il n'y a même pas de responsable ici. « Tout de suite ! » insiste t elle. Je souris encore. « Je vais le chercher. » Je repars vers Théo. « Elle veut voir le responsable. » « Qui ça ? » « La fille aux chèvres. » « Quoi ? » « Aucune idée, mais file, s'il te plaît ! »
Je reviens à la caisse. « Il arrive dans une minute », dis je à la cliente. « Pourriez vous vous décaler un peu, que je puisse servir la personne suivante ? » Elle me fusille du regard, croise les bras et s'écarte à contrecœur. « Je peux vous aider ? » demandé je au client suivant. « Bonjour. » Il me sourit. Oh non, pas lui. « C'est moi, Julien », précise t il. « Oui, je me souviens », dis je en grimaçant intérieurement. « Bonjour Julien, qu'est ce que je vous sers ? » « La même chose que d'habitude », répond il avec un clin d'œil appuyé. Je note sa commande, et la clochette tinte à nouveau pour annoncer un nouveau client. « Ça fera quatre livres quatre vingt quinze », dis je d'un ton neutre en passant sa carte dans le terminal. Impossible d'échanger deux mots normaux avec lui, il drague bien trop lourdement.