Ce poids n'est pas seulement physique : il s'insinue dans mes os, ma poitrine, ma tête, et chaque pensée semble devoir traverser une mer de goudron avant d'exister. Respirer me coûte, comme si chaque inspiration devait forcer un passage dans une cage thoracique trop étroite. Bouger m'est impossible. Je suis là, consciente, mais enfermée dans une immobilité qui n'a rien d'humain.
J'essaie d'ouvrir les yeux, par réflexe, par instinct, mais mes paupières refusent de répondre. Elles restent closes, lourdes, comme scellées. Je reste enfermée dans l'obscurité, prisonnière d'un corps qui ne m'obéit plus. Alors, faute de mieux, j'essaie de me rappeler ce qui s'est passé.
Des images remontent, floues, fragmentées, comme des morceaux de film mal montés : la limousine, Angel qui rit en faisant sauter le bouchon de champagne, les filles qui applaudissent, Kazimir brandissant son trophée de la Fashion Week, les flashs des photographes qui éclatent derrière les vitres teintées. La musique, les rires, la sensation d'euphorie.
Puis la secousse.
Le choc.
Le monde qui bascule sur le côté.
Je revois les verres qui volent, le champagne qui éclabousse, les corps qui se heurtent les uns aux autres, le hurlement d'une des filles, le crissement du métal, le bruit sourd de quelque chose qui se déchire. Une seconde, peut-être deux, et tout s'arrête. Le silence après le fracas. La douleur qui explose dans ma hanche, brutale, brûlante, comme si un fer chauffé à blanc y avait été planté.
Un accident.
La conclusion s'impose, simple, implacable.
L'odeur de désinfectant flotte autour de moi, un mélange de chlore, de plastique chauffé, de linge propre et de médicaments. Une odeur d'hôpital, étrangère à tout souvenir heureux.
Elle s'accroche à mes narines, à ma peau, à mes cheveux, comme si elle voulait effacer toute trace de la soirée précédente. Je tente de bouger un bras, de remonter la couverture, mais rien ne répond. Mes doigts restent inertes, mes muscles refusent de se contracter. Une brise froide glisse sur ma peau, me rappelant que je suis exposée, vulnérable, incapable de me protéger.
La terreur s'insinue lentement, comme une lame qu'on enfoncerait entre mes côtes, centimètre par centimètre. Je suis paralysée. Ce mot, que j'ai entendu tant de fois dans la bouche de médecins parlant d'autres patients, s'applique maintenant à moi. Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas parler. Je ne peux qu'écouter.
Un mouvement à ma droite attire mon attention. Une fenêtre se referme avec un léger claquement, puis une main douce ajuste mes oreillers et remonte la couverture sur mon corps. Le geste est précis, habitué, presque maternel.
Ce n'est pas Béru. Je reconnaîtrais son odeur entre mille : boisée, fraîche, comme la rosée du matin dans les collines où il a grandi. La personne qui se tient près de moi dégage un parfum floral, poudré, enveloppant, qui n'a rien à voir avec lui.
- Là... tu es beaucoup mieux, stellina mia, murmure une voix douce, tout près de mon oreille.
Le surnom me frappe de plein fouet. Ma mère m'appelait ainsi, avant de mourir dans la guerre entre mon père et ses rivaux. Ma petite étoile. Mais cette femme n'est pas ma mère. Sa voix n'a pas le même timbre, pas la même musique. Je ne la connais pas, et pourtant elle me tient la main avec une tendresse qui me désarme. Ses doigts sont chauds, légèrement tremblants, comme si elle avait pleuré avant d'entrer.
Dans ma famille, personne ne touchait ainsi sans raison. Dans la Cosa Nostra, un geste tendre cachait souvent une lame, une menace, une manipulation. Ici, il n'y a pas de menace apparente, seulement une inquiétude sincère. Et c'est précisément ce qui me déstabilise.
Pourquoi est-elle là ?
Où sont les autres ?
Philipe et les hommes étaient dans une autre limousine. Nous avions pris la route en convoi, comme toujours, avec deux véhicules, deux équipes, deux niveaux de protection. Est-ce qu'ils ont été blessés eux aussi ? Est-ce que leur limousine a été touchée ? Est-ce que Béru...?
Amore Mio, s'il lui est arrivé quelque chose...
La panique grimpe, sauvage, incontrôlable. Mon corps reste immobile, mais à l'intérieur, tout se met à courir, à hurler, à frapper contre les parois de cette prison de chair. Le moniteur à côté de moi s'emballe, ses bips se rapprochent, plus rapides, plus aigus. La femme appuie sur un bouton, appelle de l'aide, se penche si près que je sens son souffle sur mon visage.
- Stellina mia... m'entends-tu ? Réponds-moi, ma chérie...
Répondre m'est impossible. Même si je pouvais bouger mes lèvres, aucun son ne sortirait. Je suis muette. Ma voix s'est éteinte il y a des années, emportée par un traumatisme que je n'ai jamais vraiment surmonté. Cette femme l'ignore. Elle continue de me parler comme si j'allais lui répondre d'un mot, d'un soupir.
Une infirmière arrive, puis un médecin. Des mains m'examinent, soulèvent légèrement mes paupières, vérifient mes réflexes. Une lumière se braque dans mes yeux, agressante, mais rassurante à la fois : au moins, ils cherchent des signes de vie. Le médecin parle en italien, d'une voix posée, de réactions positives, de coma qui pourrait se résoudre bientôt. Il prononce mon prénom, ou celui qu'ils croient être le mien, avec une familiarité qui me trouble.
La femme pleure de joie. Ses épaules se secouent, ses doigts se crispent sur ma main, mais elle ne lâche pas. Elle reste là, ancrée à moi, comme si elle avait peur que je disparaisse de nouveau.
Je tente de comprendre qui elle est. Son accent n'est ni celui de Vérone, ni celui de la Sicile, ni celui de ma famille maternelle albanaise. Elle vient d'ailleurs, d'une autre région, d'une autre histoire. Je repense à ma propre famille : ce qu'il en reste, ce qu'elle n'est plus. Du côté de mon père, presque tous ont été exterminés par un rival. Il ne reste que Zia et quelques cousins à Vérone, qui ne m'ont jamais pardonné que nonnino m'ait légué le vignoble ancestral. Du côté de ma mère, il ne reste qu'un grand-père que je n'ai jamais rencontré, un homme qui a vendu sa propre fille comme une jument dans un mariage arrangé.
Aucun d'eux ne viendrait me voir, même à l'article de la mort.
Alors qui sont ces gens ?
Je voudrais ouvrir les yeux pour le découvrir, mais mon corps refuse encore. Je soupire intérieurement, si tant est qu'on puisse soupirer sans bouger. Et Béru... Amelia... où sont-ils ? Il devrait être là. Il est toujours là. Il comprend tout d'un seul regard. Il saurait lire mes battements de cœur sur ce moniteur ridicule, deviner ma panique, apaiser ma peur.
Le moniteur s'emballe encore. La femme revient près de moi, caresse mes cheveux, murmure des mots doux en italien, des mots que je comprends mais qui ne m'ont jamais été adressés ainsi. Sa voix me berce malgré moi, et je sombre de nouveau dans le sommeil, dans ce vide, cette noirceur qui m'engloutit sans effort.
Je ne sais pas combien de temps passe avant que je remonte à la surface. Quand je reviens, ce sont des voix qui m'accueillent, des murmures en italien, mais avec un accent cassé, britannique. Des pas résonnent dans le couloir, des talons hauts claquent sur le sol, se rapprochent. Une main saisit la mienne, tremblante, et la porte à un visage baigné de larmes.
- Cuoca mia... réveille-toi... allez... réveille-toi... !
Le mot me frappe comme une gifle. Ma petite cuisinière. Personne ne m'a jamais appelée ainsi. Personne ne m'a jamais parlé avec autant d'amour, avec autant de chaleur, pas dans ma vie d'avant, pas avant Béru, pas avant Amelia. Dans la Cosa Nostra, on ne parlait pas comme ça. On ne chérissait pas les talents, on les exploitait.
Une inquiétude glaciale me traverse. Rien ne tourne rond. Cette situation n'a aucun sens. Je suis dans un hôpital italien, entourée de gens qui m'aiment comme si j'étais leur fille, leur sœur, leur trésor, alors que ma propre famille m'a toujours traitée comme une monnaie d'échange.
Des images floues surgissent soudain, sans prévenir : une rue, une lumière, un parfum inconnu, une impression de vertige, une peur qui n'est pas la mienne, une douleur qui ne m'appartient pas. Je me sens projetée, ma tête frappe le pavé, des talons rouges immobiles juste avant l'impact. Le bruit du choc, le goût du sang, le froid du sol.
Ces souvenirs ne sont pas les miens.
Et pourtant, je les ai vécus. Ou plutôt, je les sens comme si je les avais vécus.
La panique remonte, froide, acérée. Quelque chose m'échappe. Quelque chose d'immense, qui dépasse l'accident, l'hôpital, cette chambre.
Et je sens, au plus profond de moi, que lorsque j'ouvrirai enfin les yeux, lorsque mes paupières se soulèveront pour de bon, rien ne sera plus jamais comme avant.
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Note
Un peu de vocabulaire italien :
Zia veut dire grand-tante en italien
Nonna et Nonno sont les grands-parents. Nonnino et Nonnina en sont des versions plus affectueuses.
On dira Fra', forme courte de fratellone pour un grand frère, et Sor', forme courte de sorellina pour une petite sœur et de sorellona pour grande sœur.